Bolivie : pour que tout le monde comprenne

Traduction de l’article de Gissel Gonzales  http://narcosphere.narconews.com/story/2005/2/18/1 43256/276

Par Gissel Gonzales ( Centre des Médias Indépendants, Cochabamba – Bolivie)

Quand je pense à la justice en Bolivie, la nostalgie, la douleur, la rage, l’indignation et l’impuissance envahissent mon esprit. Je me souviens d’un enfant de cinq ans qui aimait regarder les voitures passer du haut de son balcon, même s’il devait se mettre sur les pointes des pieds… je me souviens d’un jeune de 29 ans, qui travaillait pour aider sa famille et faisait la fête chaque week-end avec ses frères… et qui me rappelle mon frère. Je me souviens où et comment je les ai connu, je serais heureux de les avoir connu vivants. Mais je les ai connu dans le souvenir de leurs familles, au cimentière, quand eux criaient au ciel « Justice, carajo ! »… L’enfant  s’appelait Alex Llusco Mollericona, mort d’un coup de feu dans le crâne, alors qu’il regardait de son balcon le convoi de citernes d’essence qu’allait à La Paz. Le jeune s’appelait David Salinas Mallea, mort d’un coup de feu dans le ventre, vidé de son sang dans un hôpital de El Alto.
Ni pardon, ni oubli… tout simplement Justice !!

Je n’ai pas encore oublié octobre 2004, quand j’ai grincé des dents pour que mes larmes n’augmentent la souffrance de ceux qui ouvraient les cercueils de leurs proches pour exiger au Parlement l’approbation d’un procès de responsabilités contre Gonzalo Sanchez de Lozada ; pour montrer au monde qu’ils ne pardonneront pas, qu’ils n’oublieront pas, qu’ils vont déterrer leurs proches autant de fois que nécessaire pour que la justice soit faite.

N’oublions pas que la nuit du 17 octobre 2003, Gonzalo Sanchez de Lozada s’est enfui de la Bolivie comme l’assassin le plus grand de cette époque en Amérique Latine. N’oublions que pendant septembre et octobre, les mouvements sociaux sont sortis défendre notre souveraineté, nos droits et nos ressources naturelles : le gaz et les hydrocarbures.

Aujourd’hui le procès de responsabilités contre l’ex président continue, mais continue sans avoir commencé , sans ordre formel du Procureur de la République… et avec une série d’anomalies. Ainsi, Oscar Crespo, l’ancien Procureur de la République a reçu six accusations pour le procès de responsabilités, parmi elles, il y en a une où l’on demande l’inclusion de l’actuel Président Carlos Mesa et des dirigeants sociaux comme Evo Morales, Felipe Quispe, Oscar Olivera et Roberto de la Cruz, entre autres.

Dans ce contexte, en juillet dernier, les procureurs Fernando Cortez, Jimmy Pareja y Marco Antonio Nina, chargés d’enquêter autour de « l’octobre noir », décident classer l’affaire en non-lieu et amnistier l’ex président. Tous les deux ont été séparés de l’affaire et en procès d’enquête interne.

En septembre 2004, la Suprême Court a rendu à l’alors Procureur, Oscar Crespo, la proposition d’accusation contre Gonzalo Sanchez de Lozada (GSL) par carence juridique – à cause de l’ambiguïté avec laquelle l’affaire était présentée.

La Court Suprême de Justice a alors exigé au Parlement l’autorisation du procès pénal contre l’ex président. Au petit matin du 14 octobre, les voix de 126 députés et sénateurs ont autorisé la réalisation du procès contre l’ex président et tous ses ministres. Cela a été possible grâce à la pression des familles des morts en octobre 2003 et aux mouvements sociaux à niveau national.

Fin Octobre, le Tribunal Constitutionnel méconnaît le nouveau Procureur Général de la République nommé par le président Carlos Mesa (César Suarez) et conseille au Parlement de définir les nouvelles désignations jusqu’au 10 janvier 2005.

L’ex ministre de la Santé, Javier Torrez Goitia, a présenté en décembre un recours de nullité concernant le procès contre GSL et ses ministres devant le Tribunal Constitutionnel et déclara celui-ci « sans fondement ». La décision du tribunal signale : « En ce qui concerne le droit à la défense, aucune vulnération s’est avérée d’autant plus que le procès en soi n’a pas encore commencé, et que ce sera au cours de celui-ci que le plaignant pourra faire valoir ce droit, assumant sa défense personnellement ou à travers un défenseur ». Une fois encore, on prétendait fermer le procès.

Au cours des événements, GSL commencé à sauvegarder sa fortune, transférant ses biens à d’autres personnes.

Le 14 janvier 2005, le nouveau Procureur Général de la République, Pedro Gareca, demande à la salle pénale de la Suprême Court pouvoir disposer d’une hypothèque légale des biens des accusés. Or, pour certains juristes et pour le Ministre de Justice, cette demande devrait être fait après l’imputation formelle pour empêcher les contretemps lors du procès, a-t-il signalé. Une fois envoyées les ordres d’annotation préventive des biens aux neufs districts fiscaux du pays, seules trois réponses ont été reçues !

Les familles de plus de 67 morts ont commencé des actions légales et sont partie plaignante dans le procès à Sanchez de Lozada et ses ministres.

A ce jour, le Procureur Général de la République n’a effectué aucune imputation formelle à l’ex président et ses ministres .

Et maintenant, la Commission de Constitution et Droits de l’Homme de la Chambre de Députés convoque le Procureur Général pour qu’il explique la négligence présumée et la lenteur dans le procès de responsabilités.

Le Parlement a approuvé le procès contre l’ex président et ses ministres, or… six des anciens ministres inculpés sont actuellement parlementaires et représentent à des partis politiques : deux appartiennent au MNR  (Mirtha Quevedo et José Guillermo Justiniano), un au MIR  (Hugo Carvajal), et les trois autres à la NFR  (Erik Reyes Villa, Dante Pino y Adalberto Kuajara). On pourrait aussi se rappeler que le frère de l’ex ministre Javier Torrez Goitia est député…

Alors, où va le procès de responsabilités à Sanchez de Lozada et ses ministres ? Restera-t-il dans l’impunité comme l’ex dictateur Hugo Banzer Suarez, qui a mis en œuvre le Plan Condor en Bolivie ? Prendra-t-il plus de sept ans à se faire, comme le procès de l’ex dictateur Luis Garcia Meza ? Devrons-nous vivre plus de 32 an pour que justice soit faite, comme dans le cas chilien avec Augusto Pinochet ? Ou encore, verrons-nous combien sont-ils heureux dans l’arrêt domiciliaire, comme l’ex dictateur argentin Jorge Videla ? C'est sont des questions que seul le temps pourra répondre si nous ne faisons pas quelque chose, si nous ne diffusons pas parmi nous ce qui arrive en Bolivie.

La Justice en Bolivie

Les principes de base hérités de la culture quechua ,le Ama Sua (ne pas voler), Ama Lulla (ne pas mentir) et le Ama Q’ella (ne pas être fainéant) sont toujours appliqués dans les zones rurales de notre pays. Ce sont les normes de savoir-vivre de la communauté. La transgression de ses normes soumet le fautif à la Justice Communautaire, tribunal constitué par les Anciens et les autorités locales.

La Bolivie vit actuellement une hécatombe de « Justice », où un dirigeant syndical est arrêté et enfermé dans la prison de sécurité maximale par une supposée complicité dans l’assassinat du maire d’Ayo Ayo  – et cela en moins de 48h (cas de Gabriel Pinto) ; alors que l’ex ministre du Gouvernement, Yerko Kukoc del Carpio, vole des fortunes du TGN, est complice des morts en septembre et octobre 2003… et est libéré d’un arrêt domiciliaire en moins de 48h.

Dans le cas de Sanchez de Lozada, la justice bolivienne prétend criminaliser les mouvements sociaux à travers de ses dirigeants… on les accuse d’assassinat, de soulèvement armée, de sédition, d’attribution autoritaire des droits du peuple, de conspiration, d’incendie, de dégâts matériels, d’attentat à la sécurité des transports et des services publics, de terrorisme, sabotage, privation de liberté, attentat contre la liberté du travail et coaction (Dossier Procureur No. 5560/2004 – Dossier Police Judiciaire No. 5344/2004). Les dirigeants convoqués à déclarer sont : Felipe Quispe, Oscar Olivera, Jaime Solares, Alejo Véliz, Roberto de la Cruz, David Vargas et Evo Morales.

Olivera a été le dernier à témoigner devant le Procureur Maria Luisa Torrez, qui lui a demandé : / « Savez-vous quelle participation dans les faits ont eu Evo Morales, Felipe Quispe, Alejo Véliz, Roberto de la Cruz, David Vargas, Faustino Ugarte y les dirigeants de la Centrale Ouvrière Bolivienne, Jaime Solares et autres ? »/
Olivera a répondu : / « Oui, celle d’accomplir la volonté des bases qu’ils représentent »
question / « Savez-vous en quoi consistaient les plans appelés PULGA, TARACCHI, SIQUITIT et QUISKHA ? »

Oscar Olivera :  / « Absolument pas »/ Et il poursuit : / « Je vois avec une énorme préoccupation et indignation que le Pouvoir Judiciaire, le Ministère Public, à certains niveaux, comme dans le cas du Procureur Général, agit avec une négligence absolue ou ne sait pas, ou c'est par d’autre concours de circonstances ; alors que d’abord l’on met dans le banc des accusés aux dirigeants [sociaux] et pas aux vrais responsables. Il y a un mois, le Comité d’impulsion du procès de responsabilités à Sanchez de Lozada a dénoncé devant le Procureur que Monsieur Sanchez de Lozada était sur le point de vendre l’entreprise qu’il a en Bolivie, la COMSUR, et qu’il [le procureur] n’a rien fait pour empêcher cela ; ce qui, au fond, prouve clairement que Monsieur Sanchez de Lozada reconnaît sa culpabilité. Après que ce soit arrivé, Monsieur le Procureur a ordonné que les biens de Sanchez de Lozada et Sanchez Berzain soient enregistrés [en vues de saisie] par mesure de précaution »

Les mouvements sociaux en Bolivie veillent sur le procès de responsabilités à l’ex président et cela pourrait aboutir à une nouvelle insurrection si Sanchez de Lozada n’est pas extradité des Etats-Unis et jugé dans les plus brefs délais. L’agenda est arrêté, Assemblée Constituante, Nationalisation des Hydrocarbures et Procès à Goni [surnom de GSL]. Voici quelles sont les exigences des boliviens et boliviennes.

Les morts ne peuvent pas rester impunies, alors que le diplômé en Philosophie et Littérature Anglaise de l’Université de Chicago, en Illinois, le millionnaire bolivien avec plus de 500 millions de dollars, l’ex président Gonzalo Sanchez de Lozada y Sanchez Bustamante (http://www.cidob.org/bios/castellano/lideres/s-016 .htm). Il se promène dans les rues de Washington, Boston, Williamstown et Massachusetts, offrant des conférences éducatives à des universitaires de ce pays… sur démocratie et mouvements sociaux en Bolivie !

Les Héros Boliviens

C'était à Cochabamba, en 2000, où l’on aperçut d’abord avec grande force le mal-être des boliviens et boliviennes au quotidien, l’oppression et imposition de politiques imposées par le FMI, la BM, la BID [Banque Interaméricaine de Développement], parmi d’autres organismes internationaux de « coopération et lutte contre la pauvreté ».  Des politiques qui imposent la capitalisation des ressources naturelles (eau, pétrole, gaz, minéraux et autres), la Loi de Capitalisation et privatisation des entreprises étatiques , le Décret Suprême 21060 qui promeut le libre marché ; la Loi 1008, qui juge et enferme les producteurs de feuille de coca  ; le D.S.27209, qu’a autorisé les massacres d’Octobre (décret rejeté par les mouvements sociaux) et la Loi 2493, où s’approuvaient les hausse des impôts et du prix de l’essence… parmi bien d’autres mesures politiques et économiques avec lesquelles Sanchez de Lozada asservissait l’Etat bolivien, en fidèle petit soldat du gouvernement états-unien.

Maintenant on de demande, mais pourquoi les hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux qui ont perdu leur vie sont des héros ? Pourquoi un jeune de dix-sept ans assassiné d’un coup de feu dans la tête en Avril 2000 à Cochabamba, est un héros ? (Guerre de l’eau) Pourquoi un dirigeant /cocalero

assassiné en septembre 2002 en sortant de chez lui est un héros ? (Guerre de la Coca) Pourquoi une infirmière assassinée en février 2003  d’un coup de feu dans la tête alors qu’elle accomplissait son devoir est une héroïne ? (Impuestazo Hausse des impôts) Pourquoi une personne âgée de 70 ans, assassiné en octobre 2003 par un coup de feu dans le ventre alors qu’il réclamait ses droits est un héros ? (Guerre du Gaz)

Réponse : Parce le sang versé de toutes ces personnes arrose la Pachamama (la Mère Terre) et fait grandir dans chacun des boliviens et boliviennes une forme d’espoir, le rêve de construire une nouvelle patrie. Parce que maintenant nous voulons décider dans quel pays nous voulons vivre et comment nous voulons vivre, sans l’irruption d’aucun Fonds Monétaire, Banque Mondiale ou autre organisme de soutien et coopération. Parce qu’on ne doit plus toucher la souveraineté du peuple Bolivien, et parce que le sang versé pour nos frères et sœurs nous motive à /  «Mourir avant de vivre comme esclaves ».  

Traduction de l’article de Gissel Gonzales http://narcosphere.narconews.com/story/2005/2/18/1 43256/276

  NDT : Pour savoir plus sur la lente marche de la justice pour les crimes de la Guerre du Gaz, en anglais ou espagnol : http://www.narconews.com/Issue35/article1138.html
http://www.narconews.com/Issue35/article1140.html

  NDT : Mouvement Nationaliste Révolutionnaire, le parti de l’ex président Gonzalo Sanchez de Lozada.
  NDT : Mouvement de Gauche Révolutionnaire… il faut préciser peut être qu’en Bolivie le nom du parti ne veut pas dire grand-chose de son action politique… et peut être pas qu’en Bolivie..
  NDT : Nouvelle Force Révolutionnaire
  NDT : la culture Quechua concerne l’aire des Andes Boliviennes, Péruviennes, Argentines
  NDT : Pour savoir plus sur l’affaire de Justice Communautaire qu’a aboutit à la mort du maire d’Ayo ayo, voir, en portugais http://narcosphere.narconews.com/story/2004/8/14/1 23242/072
  NDT : pour savoir plus sur les conflits autour de la gestion des ressources naturelles, voir, en français http://narcosphere.narconews.com/story/2004/12/21

194420/92
  NDT : pour en savoir plus sur la Loi 1008, en français voir http://www.indesens.org/article.php3?id_article=48
  Référence à la dernière phrase de l’Hymne National Bolivien.

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