Suez - Lyonnaise des Eaux : « apporter l'essentiel de la vie » mais, a qui ?
Alors que Jacques Chirac a pris la peine dappeler Carlos Mesa pour lui demander à propos de la « sécurité des investissements français en Bolivie », la presse française semble ignorer le phénomène, à peine mentionné lors de la tentative de démission du président bolivien
Pour combler ce vide médiatique, et à loccasion du deuxième Forum Alternatif de lEau, qui se tient actuellement et jusquau 20 mars à Genève, voici un petit tour dhorizon du conflit bolivien
Le groupe Suez Lyonnaise des Eaux
Les origines du groupe remontent au XIXe siècle, lors de la création du Canal de Suez entre la Mer Rouge et la Méditerranée. Un siècle plus tard, Suez est devenu un groupe financier et fusionne en 1997 avec La Lyonnaise des Eaux. Spécialiste des services aux collectivités et leader de lénergie et lenvironnement, le groupe lance en 2000 sa signature « Vous apporter lessentiel de la vie ». Ses activités sont concentrées principalement en deux pôles : énergie (environ deux tiers de son CA) et environnement (un tiers de CA environ). Présent en plus de cent pays, avec plus de 125 millions de clients, le groupe est à la tête des multinationales de leau.
Avec un président qui ait été classé comme « boulimique » [1], en référence au périmètre dactivités du groupe quil ne cesse délargir, Suez Lyonnaise des Eaux souffre depuis 2003 de la dépréciation du dollar et dimportantes cessions, notamment dans les pays émergents. Ainsi, malgré ses plus de 39 milliards deuros de chiffre daffaires consolidé (toutes filiales confondues), le géant de lénergie et lenvironnement arrive à peine à maintenir son niveau dactivité. [2]En plan daustérité générale, le groupe connaît des difficultés en plusieurs pays. Ainsi, il pourrait se voir retirer le contrat de gestion de leau de Buenos Aires [3], par manque dinvestissements nécessaires à la satisfaction des usagers. A ce jour, Aguas Argentinas (nom de la filiale) est en « ébullition permanente » mais « sans volonté de rompre en ce moment » [4].
Néanmoins, comme le signale Carlos Crespo [5], « Aguas del Illimani est souvent considérée, avec celle de Buenos Aires (Argentine), un exemple de concession « pro-poor » (daide aux pauvres) dans les pays en développement ». Le monde à lenvers ne date pas dhier, mais ça me révolte tout de même
Une privatisation forcée
Au cours des années 1990, sous limpulsion de la Banque Mondiale, le gouvernement bolivien met un place un programme dexpansion dapprovisionnement et assainissement de leau des grandes villes (Santa Cruz, La Paz et Cochabamba). Selon un document de la Banque Mondiale ,[6] lingérence politique des autorités locales aurait « entravé la prise de décisions concernant les tarifs et les questions contractuelles ». La privatisation est alors imposée sous menace de retirer le soutien économique international.
Jusquen 1997, la gestion et lassainissement de leau des villes de La Paz et El Alto dépendaient de lentreprise publique SAMAPA (Servicio Autonomo Municipal de Agua Potable y Alcantarillado). A ce moment, La Paz et El Alto sont respectivement desservies à 84% et 71% en eau potable, et à 60% et 30% sont respectivement raccordés au tout à légout [7]. Alors que lentreprise arrivait à rentrer dans ses frais, la décision [sic] de privatiser sest accompagnée dune campagne médiatique visant discréditer le service public, « incapable » dassumer correctement le service [8].
De plus, le consortium Aguas del Illimani (dont 54% appartient au groupe Suez) est le seul à se présenter à lappel doffre, et le la Concession est signée pour 30 ans en Juillet 1997. Il convient de souligner quaprès la « Guerre de leau » en 2001, lInternational Finance Corporation (IFC), bras financier de la Banque Mondiale [9], participe au consortium à hauteur de 8%. Et oui, messieurs, dames, il fallait rassurer Aguas del Illimani, parce que la Bolivie est un pays « à risque », envahi de pauvres qui ne sont pas des bons consommateurs, en plus ils narrêtent pas de se protester, allez savoir pourquoi
Hausse et « dollarisation » des tarifs pour un service insuffisant
Ai-je oublié de dire que à La Paz lextrême pauvreté (moins dun dollar par jour) atteint 66% de la population ? [10]Que les tarifs ont été augmentés deux fois depuis 1997 ?[11] Quon les a indexé au dollar alors que la loi bolivienne linterdit ? Que le contrat de concession ne comprend quune partie dEl Alto, privant ainsi 200mille personnes deau ? Quon ninstalle pas de compteurs dans les zones les plus pauvres, équipées à peine de robinets publics, pour gagner plus dargent ? Quon ny voit pas lamélioration du réseau dépuration deaux usées ? [12] Que lassainissement laisse à désirer, avec le système dit « condominial » qui laisse la tuyauterie à lextérieur et fait appel au bricolage des propres usagers ? [13]Que le contrat prévoit le remboursement des investissements et assure les bénéfices ?
« Lobjectif était de montrer que la Lyonnaise des eaux peut aussi soccuper des zones difficiles », avait dit son PDG il y a trois ans [14]. Diversification des risques, expansion du périmètre dactivités, on connaît la chanson. Mais le pari na pas été relevé : il semblerait que vendre de leau aux pauvres nest pas rentable. En effet, dans le cadre dune concession, les infrastructures publiques sont louées à lentreprise qui est chargée des investissements ultérieurs. Cela explique la hausse des tarifs, car les investissements répercutent directement sur les factures avant même que les éventuelles améliorations des services soient visibles. Que se passe-t-il quand les pauvres ne peuvent pas payer ? Comme à Cochabamba en 2000, El Alto sest mobilisé pour exprimer son mécontentement
El Alto debout (jamais à genoux !)
El Alto, ville rebelle, épicentre des événements sanglants qui ont fait tomber le président Gonzalo Sanchez de Lozada lors de la « Guerre du Gaz » en octobre 2003, nest pas restée en silence. Dans cette ville, miroir de lexclusion, les habitants sont décidés à se réapproprier de leur destin. Ils sorganisent dans les comités de quartier (Juntas Vecinales - FEJUVE) sans négliger les organisations autochtones aymaras. Ils bloquent les routes daccès à La Paz et convoquent à des assemblées. Le 13 janvier 2005, face à la pression pacifique des habitants de El Alto organisés, le gouvernement de Carlos D. Mesa signe le décret qui devrait initier la rupture de contrat avec Aguas del Illimani [15]. Mais le décret et les résolutions de lentité régulatrice des eaux semblent insuffisants. En effet, ni les mesures à prendre ni les échéances étaient précisées, et le comité de quartier décrète le 25 février une grève de faim indéfinie .[16] La grève continuera pendant onze jours, avec dautres piquets de grève de soutien dans dautres villes du pays jusquà que le président Mesa surprenne le peuple avec son coup de théâtre démissionnaire.
Le dimanche 6 mars, dans un long discours transmis à la télévision, Carlos D. Mesa soumet sa démission « à considération » du Congrès National. Dans son discours, il qualifie les habitants de El Alto dirresponsables et sérige en martyr de la rationalité contre « ceux qui établissent des mensonges pour bloquer la Bolivie ». Ratifié président le mardi 8 mars, son coup de théâtre avait lair de marcher. Le 11 mars, Suez Lyonnaise des Eaux semble céder, et pose trois conditions pour partir [17]:
1 Que lEtat assume les dettes acquises qui sélèvent à 11,6 millions de dollars
2 Reconnaître le travail réalisé par Aguas del Illimani (AISA)
3 Fixer la valeur de lentreprise à travers daudits externes
En vues dêtre résolu, le conflit nest toujours pas officiellement réglé au moment de lécriture de cet article. Par ailleurs, en cas de procès face au tribunal des différends commerciaux de la Banque Mondiale, cette dernière serait juge et partie ! (vous rappelez-vous ?Le IFC détient 8% dAISA)
Après une semaine de négociations ratées avec les différents mouvements sociaux (où la nouvelle loi dhydrocarbures a une place fondamentale), le président Mesa, toujours entre deux chaises, propose le 17 mars de convoquer à des élections pour juin prochain (solution contraire à la Constitution et refusée à lunanimité aujourdhui). Néanmoins, les habitants dEl Alto soutiennent, qu « avec ou sans Mesa » Aguas del Illimani va partir .[18]
Profits douteux, menaces concrètes
Alors que le deuxième Forum Alternatif Mondial de lEau se tient actuellement et jusquau 20 Mars à Genève, les dérives de la privatisation de ressources sont au cur de lactualité bolivienne.
Sans faire de Suez le (seul) grand méchant loup et sans ignorer le coût que la gestion de leau peut signifier, il nen reste pas moins que le cas bolivien (qui nest pas isolé ) met en évidence les dangers des privatisations.
Dès lors que lon soumet un bien essentiel à la vie à la logique marchande et à limpératif de rentabilité, il y a conflit. En 2000, la « Guerre de lEau » a signifié de nombreux affrontements sanglants à Cochabamba. Face à la puissance des grands organismes internationaux et des transnationales, un Etat comme le bolivien est faible et toujours perdant au moment des négociations. Les privatisations imposées manquent cruellement de transparence, avec des contrats qui protègent les entreprises et empêchent le contrôle de leurs activités. Signés sous pression, souvent avec des pots-de-vin avec des décideurs insouciants ou mal informés, les contrats ressemblent à des invitations au suicide. Et tout cela, avec lavènement de lAGCS ne peut quempirer.
Le « modèle français » de partenariat public-privé (PPP) en gestion de ressources, na lair de fonctionner que dans les pays riches (et encore ). Dès lors quun pays nest pas assez solide, les négociations justes et donc vraiment avantageuses pour le bénéficiaire- sont impossibles malgré la bonne volonté de la Banque Mondiale
C'est pour quand létablissement du Contrat Mondial de lEau ? [19] Et la couverture médiatique de ces faits ?
NOTES
[1] http://www.lexpansion.com/art/0.0.125203.0.html
[2]http://www.suez-lyonnaise-eaux.fr/finance/french/f
inanciers/index.
[3]http://www.boursorama.com/infos/actualites/detail_
actu_societes.phtml?symbole=1rPSZE&&news=2
365470
[4]http://www.pagina12web.com.ar/diario/economia/2-47
948-2005-03-02.html
[5]Carlos Crespo, El Banco Mundial socio de Aguas del Illimani: implicaciones y riesgos http://www.aguabolivia.org/newcastle/investigacion
BM%20in%20AISA-paper.htm#_ftnref1
[6]« Gestion de leau en Bolivie : le conte des trois cités » in Précis, numéro 222, Printemps 2002, Département de lEvaluation des Opérations, Banque Mondiale. Disponible sur internet
[7] Interamerican Development Bank -IDB- (octobre 1998) Bolivia Aguas del Illimani water and sanitation project (BO-0172), Environmental and Social Impact Report. http://www.iadb.org/pri/projDocs/BO0172_R_E.pdf
[8] Franck Poupeau, « A La Paz, les dégâts de la privatisation » in Manière de Voir n° 65, Septembre-Octobre 2002
[9]Le IFC, créé en 1956 pour « promouvoir linvestissement durable su secteur privé dans les pays en développement comme mécanisme pour réduire la pauvreté et améliorer la vie des gens », constitue la source la plus importante de prêt et financement du secteur privé dans les pays en développement. http://wbln0018.worldbank.org/ifcext/lacweb.nsf
[10]Avec une population de 2.350.466 dans toute la province de La Paz, selon le recensement de 2001. Données disponibles et téléchargeables sur le site de lInstitut National de Statistique (INE) http://www.ine.gov.bo/. Dans la municipalité de El Alto, 4éme ville de la Bolivie, la plus jeune et sans doute la plus rebelle, 66,9% de ses 649.958 habitants sont dans lextrême pauvreté sans satisfactions de leurs besoins fondamentaux.
[11]Peu avant la privatisation, les tarifs sont augmentés en raison de +60% pour lusage domestique, 18% pour les commerces et 21% pour lindustrie. A moment de la privatisation, une nouvelle augmentation de 19% est imposée.
[12] Et si vous voulez voir des photos : http://bolivia.indymedia.org/es/2004/11/13380.shtm
l
[13] Ce système réduit le coût des raccordements parce quelle reste à lextérieur et fait appel à la main duvre des propres usagers. On a crée ainsi, un système de raccordement à leau pour les pauvres, ceux quon a appelés « les pires consommateurs au monde ».
[14] cité par Franck Poupeau, art. cité
[15] http://www.narconews.com/Issue35/articulo1151.html
[16] http://bolivia.indymedia.org/gn/2005/02/15063.shtm
l
[17] http://www.bolpress.com/sociedad.php?Cod=200208573
1
[18] http://www.bolpress.com/sociedad.php?Cod=200208586
0&PHPSESSID=75c84c80dfd09c1308d3d79ae8cc1c43


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